Par : Frantzou Laguerre
laguerrefrantzou073@gmail.com
Le 7 février 1986 demeure l’une des dates les plus puissantes de l’histoire contemporaine d’Haïti. Ce jour-là, la dictature tombait sous la pression d’un peuple debout, assoiffé de liberté, de justice et de dignité. La fin du régime des Duvalier ouvrait la voie à une promesse immense : celle de la démocratie. Quarante ans plus tard, cette promesse résonne comme un écho douloureux, tant l’écart entre l’idéal de 1986 et la réalité actuelle paraît vertigineux.
Au lieu d’une démocratie consolidée, Haïti s’est enlisée dans une succession de transitions fragiles, d’institutions affaiblies et de pouvoirs incapables d’assurer les fonctions les plus élémentaires de l’État. Les espoirs populaires ont été trop souvent confisqués par des élites politiques davantage préoccupées par la conquête ou la conservation du pouvoir que par la construction d’un projet national durable. Le résultat est implacable : quarante ans après la chute de la dictature, le pays cherche encore son équilibre.
L’échec n’est pas seulement institutionnel, il est aussi moral. La corruption, l’impunité et l’absence de vision collective ont progressivement miné la confiance entre gouvernants et gouvernés. Chaque transition annoncée comme salvatrice a fini par reproduire les mêmes blocages, les mêmes querelles de légitimité, les mêmes promesses non tenues. À force de transitions sans fin, la transition elle-même est devenue un système.
Pendant ce temps, la réalité quotidienne des citoyens s’est dramatiquement détériorée. L’insécurité, désormais qualifiée d’infernale, s’impose comme le symbole le plus cruel de l’effondrement de l’État. Des territoires entiers échappent au contrôle public, des familles vivent dans la peur permanente, et la liberté conquise en 1986 semble, pour beaucoup, réduite à un souvenir lointain. La démocratie ne peut survivre là où la peur gouverne.
Pourtant, réduire ces quarante années à un simple échec serait ignorer la résistance silencieuse mais réelle de la société haïtienne. Malgré les crises, le peuple continue de réclamer des élections crédibles, la justice, la sécurité et des institutions dignes de ce nom. Cette persistance de l’exigence démocratique prouve que l’idéal de 1986 n’est pas mort. Il est blessé, trahi, retardé mais toujours vivant.
La commémoration des quarante ans ne doit donc pas être un rituel vide ni un exercice de nostalgie. Elle doit être un moment de lucidité nationale. Reconnaître les fautes accumulées, rompre avec la culture de l’impunité, reconstruire l’État sur des bases de compétence et de responsabilité : telles sont les conditions minimales pour que la date du 7 février retrouve son sens.
Car l’histoire n’est pas condamnée à se répéter. La démocratie haïtienne peut encore renaître, mais elle ne naîtra ni des discours creux ni des arrangements de circonstance. Elle exigera courage politique, rupture réelle avec les pratiques du passé et engagement sincère envers le bien commun.
Quarante ans après la chute de la dictature, la question demeure entière, le sacrifice de 1986 aura-t-il servi à quelque chose ? La réponse dépend moins du passé que des choix que la nation fera aujourd’hui.